CAMPANELLA (T.)

CAMPANELLA (T.)
CAMPANELLA (T.)

Dans une lettre du 6 juillet 1638 à Ferdinand II de Médicis, Campanella déclarait: «Le siècle futur nous jugera, car, pour le présent, il crucifie toujours ses bienfaiteurs: mais ceux-ci ressuscitent le troisième jour ou le troisième siècle.» Confirmant pour ainsi dire cette prophétie, le renouveau d’intérêt pour le dominicain calabrais s’est manifesté à partir des années 1860-1880: mais si aujourd’hui son œuvre immense est pour l’essentiel connue, elle continue de susciter des jugements aussi passionnés que contradictoires.

Un problème d’interprétation

Né de parents analphabètes à Stilo en Calabre, entré dans l’ordre des Dominicains à moins de quatorze ans, Campanella montre très tôt des dons exceptionnels, mais aussi un caractère indépendant qui lui vaudra l’hostilité de ses frères en religion. De 1592 à 1599, une succession de procès marquent sa vie aventureuse de moine en rupture de ban: d’abord à Naples, puis à Padoue, ensuite à Rome (où il abjure en 1597 du soupçon grave d’hérésie), enfin derechef à Naples, où il est inculpé et incarcéré après l’échec d’un complot politique en Calabre contre les autorités espagnoles. Après avoir échappé en 1601 à la peine de mort en réussissant à se faire reconnaître juridiquement fou, il séjourne sans interruption pendant un quart de siècle dans diverses prisons napolitaines. Transféré à Rome en 1626, il est libéré définitivement en 1629. Il jouit momentanément de la faveur du pape Urbain VIII, qui le fait nommer maître en théologie; mais de nouvelles menaces pèsent bientôt sur lui et il doit fuir l’Italie en 1634. C’est en France qu’il trouve refuge, où il est accueilli par Richelieu et par Louis XIII; il s’éteint à Paris au couvent du faubourg Saint-Honoré.

La publication par L. Amabile, à la fin du XIXe siècle, de documents relatifs à la vie et aux procès de Campanella a marqué un tournant décisif dans les études campanelliennes. Le personnage «inédit» révélé par ces textes paraissait si différent de l’auteur jusque-là connu que la nécessité sembla s’imposer de reprendre l’interprétation de toute l’œuvre à la lumière de ce que l’on croyait désormais savoir sur l’homme. Mais qu’avait-on réellement appris? Les portraits inconciliables tirés des mêmes documents – un penseur athée ou, du moins, déiste, un catholique orthodoxe, un incrédule devenant chrétien sincère, etc. – indiquent clairement qu’il faut renoncer à poser le problème lancinant mais insoluble du «vrai» Campanella – le for intérieur d’un homme est inaccessible – dont la connaissance conditionnerait la saisie du sens ultime de son œuvre. C’est cette dernière, connue aujourd’hui sur une base historique et philologique plus sûre, qui doit être le point de départ et l’objet de nos interprétations.

Peu de philosophes ont été aussi prolixes que Campanella: il a couvert pratiquement tous les domaines du savoir de son époque. La table des matières des dix tomes entre lesquels il aurait voulu redistribuer l’ensemble de ses écrits publiés ou inédits donne une idée de l’ampleur et de la diversité de ses intérêts: tome I, «Philosophie rationnelle», paru (grammaire, dialectique, rhétorique, poétique, historiographie); II, «Philosophie réelle», paru (physique, éthique, politique, économie); III, «Philosophie pratique», non paru (réunion d’ouvrages publiés relatifs à la médecine, au sens des choses et à la magie, à l’astrologie); IV, «Philosophie universelle», paru (métaphysique); V, «Philosophie divine», non paru (consacré à la théologie inédite en 30 livres); VI, «Théologie pratique», non paru (recueil de textes de controverse religieuse et de propagande catholique); VII, «Pratique politique», non paru (traités politiques); VIII, non paru (écrits d’inspiration prophétique); IX, non paru (poésies, en grande partie perdues aujourd’hui); X, «Miscellanées», non paru (quelque 35 traités, opuscules et libelles sur les sujets les plus divers; la plupart sont également perdus).

Le réformateur des sciences

«Réformer toutes les sciences en conformité avec la Nature et l’Écriture» – tel est l’ambitieux programme que le Campanella de la maturité s’est fixé pour répondre aux besoins d’un temps dont il décrira l’avènement avec de fortes connotations messianiques dans une lettre célèbre de 1632 à Galilée: «Ces nouveautés de vérités antiques, de nouveaux mondes, de nouvelles étoiles, de nouveaux systèmes, de nouvelles nations marquent le début d’un siècle nouveau. Que fasse vite Celui qui guide l’univers: nous le secondons en jouant notre modeste rôle.» Dès 1587, Campanella avait jeté les bases d’une méthode de recherche inédite (De investigatione rerum , perdu) qui, tournant le dos aux leçons abstraites des manuels scolaires, devait donner à l’homme la connaissance directe de la réalité. Et la Philosophia sensibus demonstrata (Naples, 1591), écrite pour défendre l’antiaristotélicien Bernardino Telesio (1508-1588), le rangera d’emblée dans le camp des «novateurs» que leur critique de la philosophie officielle cautionnée par l’Église romaine rendait a priori suspects en pleine période de réaction tridentine. Par là s’explique l’insistance du dominicain Campanella à déclarer licite la nécessaire refonte du savoir ancien remis en cause par plus d’un siècle de découvertes géographiques et astronomiques. Mais il ne veut pas seulement rejeter une philosophie fausse: il dénonce l’alliance contre nature entre l’aristotélisme païen et la théologie chrétienne (De gentilismo non retinendo , Paris, 1636). À ses yeux, le succès de la papauté sur le plan religieux dépend largement de la valeur des sciences qu’elle saura encourager: c’est dans ce contexte doctrinal et politique qu’il faut apprécier l’initiative courageuse – et infructueuse – que constitue l’Apologia pro Galileo , publiée à Francfort en 1622, six ans après sa composition.

La «physiologia» campanellienne

Bien qu’il se soit rangé en 1616 aux côtés de Galilée pour soutenir que l’autorité de l’Écriture ne peut pas être invoquée dans le domaine de la science de la nature, Campanella n’a jamais été un sectateur de Copernic, ni un adepte de Galilée, dont il a critiqué la physique d’inspiration atomiste. Sa propre philosophie de la nature, nourrie de platonisme et de télésianisme, veut rendre compte de la totalité des phénomènes de l’univers sensible – y compris les effets prodigieux consignés dans les ouvrages de magie naturelle d’un G. B. Della Porta (1535?-1615) – à partir de quelques principes fondamentaux: d’une part, la triade physique chaleur-froid-matière reprise à Telesio, complétée par une âme du monde réglant le jeu des forces cosmiques; d’autre part, la triade métaphysique puissance-sagesse-amour, qui fonde le «pansensisme» campanellien. D’après la doctrine du sens des choses, tout être créé a été doté par Dieu d’un degré plus ou moins vif de sensus par quoi, se connaissant d’abord et connaissant ensuite les choses qui l’affectent en bien ou en mal, il peut assurer sa propre conservation. La connaissance de cette fin à laquelle sont ordonnés tout mouvement et tout repos observables dans le monde conditionne l’intelligibilité de l’ensemble des opérations naturelles, en même temps qu’elle rend celles-ci homogènes au regard du discours scientifique: démarche qu’illustre la mise en cause radicale de la distinction traditionnelle entre causes manifestes (accessibles à la raison) et causes occultes (par essence inintelligibles). Et si, ce faisant, Campanella accepte comme réelles et donc «sauvables» rationnellement les fables les plus grossières de la magie, c’est au nom d’un projet d’explication physique unitaire dont on retrouve l’équivalent, toutes choses égales par ailleurs, chez un tenant de la science nouvelle comme Descartes (cf. De sensu rerum et magia , Francfort, 1620).

La métaphysique primalitaire

Une conception triadique de l’être en général (créé et incréé) sous-tend toute la vision campanellienne du réel. Rationalisation évidente de la doctrine théologique des vestiges de Dieu dans la création, elle retrouve à tous les niveaux de l’être, et selon des modalités variables, les trois «proprincipes» ou «primalités» qui essentient Dieu (Metaphysica , Paris, 1638). Campanella soutient que même une raison non éclairée par la Révélation peut retrouver en elle la clé de ce secret. C’est ainsi que les habitants de la Cité du Soleil (composée en 1602) «adorent Dieu sous forme de Trinité, autrement dit Puissance souveraine d’où procède suprême Sagesse, engendrant l’une et l’autre le suprême Amour [...]. Toute chose est composée de puissance, de sagesse et d’amour dans la mesure où elle a l’être; elle est privée de puissance, de sagesse et d’amour dans la mesure où elle participe du non-être» (trad. A. Tripet).

Mais la doctrine des primalités – seul élément de la métaphysique campanellienne que l’on puisse évoquer ici – n’est pas seulement un puissant outil pour pénétrer les arcanes de la nature et pour entrevoir l’insondable mystère de la divinité Triune. Campanella la met aussi au service de son idéal politique et de ses projets missionnaires. Dans la Cité du Soleil , le chef suprême n’est autre que le Prêtre-Métaphysicien, sous les ordres duquel se tiennent trois princes. Le premier, Pon (ou Potestas ), a en charge la paix et la guerre. Le deuxième, Sin (ou Sapientia ), est responsable de toutes les sciences, qu’il a fait peindre à des fins didactiques sur six des sept murailles circulaires de la Cité. Enfin, Mor (ou Amor ) commande les accouplements et l’éducation des enfants engendrés selon les règles strictes d’un «eugénisme» à base astrologique et médicale. À côté d’autres aspects de l’utopie campanellienne tels que la communauté des biens et celle des femmes, dont la présence n’est pas nouvelle dans la littérature du genre, cette organisation politique et religieuse de la société idéale sous un triumvirat qui correspond à la structure ontologique de l’être doit être soulignée. De même, c’est en invoquant le triple vestige divin imprimé en l’âme humaine que Campanella défend, contre le machiavélisme athée, le caractère «naturel» et non «politique» de la religion (Atheismus triumphatus , Rome, 1631) et qu’il convie les peuples païens qui ignorent ou qui combattent le christianisme à se «souvenir et à revenir vers le Seigneur» (Quod reminiscentur ).

Il y a chez Campanella beaucoup plus que «l’heureuse mémoire et la féconde imagination» dont Mersenne (1588-1648) l’a gratifié. Par un effort véritablement titanesque, cet homme seul et persécuté a tenté de reconstruire l’encyclopédie du savoir pour la mettre en phase avec les temps nouveaux. Si son échec était inscrit dans les données mêmes d’un projet qui n’était ni nécessaire ni réalisable, Campanella n’en occupe pas moins une place de choix parmi les grands penseurs du tournant du XVIe au XVIIe siècle qui – fût-ce à leur corps défendant – ont préparé l’avènement du rationalisme classique en mettant en crise la physique et la métaphysique aristotéliciennes, noyaux de la vision du monde alors dominante.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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